Récit d'un volontaire au Niger | |
Episode 94 mois au Niger, quasiment un quart de ma mission, le temps passe et les nouvelles s'espacent. Mais le silence n'est pas synonyme d'oubli. 4 mois à se sentir bien, entouré, à créer de nouvelles habitudes. 4 mois à observer les saisons métamorphoser le paysage. Voir la pluie donner une touche de vert à ce désert de sable au point de ne plus être méconnaissable. 4 mois à changer ma vision des choses, à prendre du recul voire du cynisme comme protection face à des situations quotidiennes désespérantes et bousculant certains principes. 4 mois à durcir mon jugement sur la France en l'observant de l'extérieur. Ce dernier mois a été animé par les amis. Ils sont donc au centre des nouvelles. Et je m'excuse tout de suite pour ceux qui n'y figurent pas, difficile de caser tout le monde en une seule fois...
Maison Etienne, mon coloc, est en France pour un mois. Mais la maison ne se désemplit pas pour autant. Elle prend même des allures d'auberge espagnole. Accueillir des gens d'âge, de passé, de projet différents. Croiser leur route, partager pendant un temps un toit et un quotidien. Dîner ensemble autour du grand plat de couscous ou de yassa sur la natte. Ecouter. Partager. S'entraider. Faire un bout de chemin ensemble. Linda. Stagiaire à Coordination Sud pour la réalisation d'une étude sur la coopération européenne. Loge à la maison pour un mois avant de poursuivre son étude au Mali. Se rendre compte au quotidien des difficultés à mener un tel travail, à rencontrer les bons interlocuteurs, à dépasser le discours politique, à compiler toutes ces infos.
Murielle. Française en démarche d'adoption d'un enfant nigérien. Loge à la maison pour une semaine, le temps de prendre des contacts et d'évaluer les possibilités d'adoption. L'orienter un peu dans le dédale des démarches. Discuter des frontières souples entre les règles écrites et les possibilités réelles. Julie. Etudiante française en bijouterie. Loge à la maison quelques jours avant de partir pour Agadez apprendre les techniques des artisans bijoutiers touaregs. Hama. Guide touristique nord du Niger - sud de Libye. Ami de Murielle et de Julie. Loge à la maison puis accompagne Julie à Agadez. Le voir préparer du thé à tout moment de la journée. Discuter du désert et de la rébellion. Idé. Mon gardien. Trouver un plat de pâtes dans le frigo quand il le trouve trop vide. Inviter ses deux garçons à dîner, regarder l'éclat dans leurs yeux quand ils goûtent au fondant au chocolat. Commencer à jardiner ensemble, à créer un potager. Regarder le mil pousser. Et retrouver le silence de la maison vide après les départs successifs.
Boulot La phase d'observation et d'apprentissage a laissé la place progressivement à l'action. Commencer à mettre en œuvre une nouvelle organisation du centre. Se retrouver seul en l'absence du directeur puis de mon responsable en mission respectivement à Maradi et en Libye. Faire des tâches aussi diverses que créer les emplois du temps pour les apprentis, conserver les clés du coffre-fort, faire de la compta créatrice, former à l'informatique, faire visiter le centre à notre nouveau responsable à l'Ambassade, rencontrer un avocat pour réfléchir au statut du centre, aider (enfin pas beaucoup) mon chef pour un cours d'initiation à la gestion de stock et à l'évaluation des coûts dispensé à 40 artisans en djerma et haoussa. Bosser un week-end entier. Ne pas pouvoir recharger le compteur d'électricité du fait du non-paiement des factures d'électricité de l'administration nigérienne par l'Etat depuis 4 mois. Se voir rétablir in extremis l'électricité grâce au paiement d'un mois. Recevoir un employé de l'Institut National des Statistiques pour un recensement des établissements de formation : devoir fournir le nombre de chaises, armoires, bureaux possédés par le centre (et également le nombre de formations dispensées...). Fabriquer des produits et les envoyer en Chine en prévision d'une foire au mois de décembre. Continuer les visites guidées du centre pour les amis (si ça continue, il fera parti du circuit touristique de Niamey...). Apprendre que des artisans refusent de venir en formation car le perdiem n'est pas assez élevé (la formation est évidemment gratuite et tout le matériel est fourni). Se retrouver avec un trou inexpliqué dans la compta. Voir la productivité chuter, le nombre d'artisans malades augmenter et les salutations s'allonger d'une question avec le ramadan débuté mercredi dernier. Patrick et Georges. Respectivement gestionnaire et artisan-joailler pour la place Vendôme, d'origine guadeloupéenne et d'origine congolaise, tous deux passionnés par l'Afrique. Représentants de la société française de bijouterie éthique Art Kem (http://www.artkem.com/) qui travaille avec une coopérative d'artisans à Niamey. Monter ensemble un dossier de financement dans le but de former leurs artisans et d'équiper le Centre et la coopérative en matériel. Convaincre le chef du SCAC puis la Ministre de la Formation Professionnelle du projet. Visiter la coopérative : observer dans la cour d'une maison les artisans travailler l'argent, l'ébène, le galuchat (cuir de raie) ; être fasciné par la qualité du travail réalisé avec si peu d'équipement ; les voir utiliser leurs pieds comme outil de travail. Profiter du retour de VP en France pour envoyer des bijoux à Paris. Chercher à créer des partenariats avec les grands hôtels pour des vitrines de vente. Essayer de motiver des écoles françaises de bijouterie de nous donner du matériel. Hamissou, mon directeur. Discuter de tout et de rien dans son bureau réfrigéré. Le voir s'assoupir au milieu d'une discussion. Partir un dimanche avec lui et deux amis à Baleyara (à une centaine de km à l'est de Niamey), déambuler dans le marché, discuter du prix d'un chameau (environ 200 000 FCFA, soit 300 €), acheter cent baguettes de pain, quelques patates douces et du manioc, pique-niquer dans la voiture d'un sandwich à la viande grillée. Le regarder marcher au milieu du marché boueux en grand boubou et lunettes de soleil... un vrai candidat à la présidentielle en pleine campagne. Tidjani, mon chef. Pas vraiment présent entre la Libye, le décès d'une tante, la maladie d'une belle-sœur, la naissance d'un fils, la maladie d'un beau-père. Se voir offrir un survêtement de Libye. Se faire appeler de Libye pour être sûr que je sois bien à la cérémonie de baptême de son fils. Essayer ensemble de comprendre le fonctionnement de la nouvelle photocopieuse. Claude, l'expert français en maroquinerie. Le rencontrer dans un resto vide jouant du synthé et chantant de vieilles rengaines françaises. Avoir le privilège de pouvoir choisir une chanson (Capri...). L'écouter raconter les mêmes histoires, de la création du centre à aujourd'hui en passant par tous les collègues qu'il a pu côtoyé. Aller revoir la Ministre avec lui pour lui porter des produits à présenter au Conseil des Ministres voire à la Présidence. Tahirou, un collègue. Lui apprendre à allumer un ordinateur et pouvoir maintenant lui confier des documents word et excel à taper. Le responsabiliser progressivement sur différentes tâches. Lui faire découvrir en fin d'aprem' quand tout le monde est parti quelques musiques indispensables d'Elvis à Village People en passant par Queen, Polnareff, la Compagnie Créole, Beach Boys, The Offspring... tout y passe vu que sa culture musicale se résume à Ali Farka Touré, Tiken Jah Fakoly et Alpha Blondy.
Transport Pendant que ma voiture somnole au garage pendant plus d'un mois et demi en attendant des pièces de France, je profite de la DT, mais celle-ci va se révéler plutôt capricieuse. Me faire le coup de la panne un lundi matin à 8h30 en plein boulevard. Devoir l'abandonner au bord de la route sous la garde d'un employé d'une entreprise voisine. Aller chercher un mécano, revenir, la réparer rapidement mais devoir l'envoyer au garage pour un changement des segments. Emprunter pendant ce temps une DT, puis une Mate 50 à des VP. La récupérer mais devoir appeler plusieurs matins de suite le mécano pour qu'il vienne me démarrer la moto à domicile. Faire changer la bougie, régler le carburateur, changer des clapets. Et quand elle veut enfin tourner rond, voilà que ma voiture sort du garage et que je dois filer la DT à une autre VP. Côté voiture, ce n'est guère plus efficace. 306 berline blanche, une vraie voiture de coopérant... Je la renvoie le jour même au garage pour divers oublis : loquets de portières disparus, essuie-glace en grève. Puis, à la fin de la semaine, je la renvoie à nouveau au garage pour cause de surchauffe de moteur. Et des pignons sont également commandés en France. Mais sinon ça roule... Sauf que l'ambassade ne semble guère apprécier la facture... De toute façon, je crois que je vais leur rendre leur voiture, négocier une indemnité de transport et acheter une ptite Mate, elle au moins ne restera pas un mois au garage. Avoir quelquefois l'impression de jouer à GTA grandeur nature en changeant continuellement de véhicule. Faire croire aux voisins que je travaille dans le recel de véhicules. Se faire arrêter par les flics pour avoir grillé un feu rouge. Pour ma défense, je n'ai fait que suivre l'exemple des voitures devant moi, mais celles-ci ont tourné alors je fus le seul arrêté... Baptême de négociation avec les flics. Gagé, mon mécano. Disponibilité, efficacité, sourire. Commence à connaître par cœur ma DT et le chemin pour aller chez moi.
Petits riens Entendre un clip à la radio destiné à décourager les candidats à l'immigration clandestine : musique flippante, mise en garde contre un « échec certain », financement Union Européenne ; S'ensabler en Toyota Starlett en prenant pour la troisième fois la déviation au nord de Niamey ; Etre assis au milieu d'une piscine sur une chambre à air de camion qui tient lieu de bouée ; Faire recoudre pantalon et chaussure par les artisans du centre (de l'intérêt de travailler avec des artisans...) ; Tomber sur la saison 1 de 24h chrono à la télévision nigérienne (preuve que le Niger n'est pas si déconnecté...) ; Courir autour du stade sous 35°C ; Observer les comportements autour du plat commun : chacun ‘bulldoze' son coin, pique les beaux morceaux chez le voisin, en renvoie une partie à l'invité, commente ce que mange son voisin ; Se balader dans les rizières au bord du fleuve ;
Voir une amie se faire diagnostiquer la fièvre typhoïde avant qu'un autre médecin réfute le diagnostic et explique que beaucoup de cliniques ne savent pas interpréter les analyses ; Lire le canard enchaîné sur sa terrasse ; Commander un cartable, un portefeuille et une ceinture aux artisans (de l'intérêt supplémentaire de travailler avec des artisans...) ; Se faire couper les cheveux par son coloc ; Assister à un mariage évangéliste : plus de 2h30 de messe, vingt ventilos brassent vainement l'air, ambiance joyeuse, pasteur à la blague facile, mariée en robe blanche, baiser des mariés ; Revoir Alice au pays des merveilles pendant un dîner dans un maquis ; Se baigner dans une piscine avec une famille nigérienne : les enfants tout nus, le père en maillot et la mère toute habillée ; Etre édifié devant les infos télé face au poids de la propagande du gouvernement concernant la rébellion touareg ; Rencontrer le chef de bureau MSF et apprendre qu'il était VP à Niamey de 1980 à 1982 ; Regarder un scarabée faire une chute de 4 mètres du toit de la terrasse et reprendre sa route tranquillement ; Entendre un député à l'Assemblée demander que l'on fasse venir ‘budget' qui est au cœur de tant de si longues discussions ; Se rappeler qu'une partie non négligeable des députés est analphabète ; Se balader sur la plage de Niamey et observer des libanais faire du jet-ski sur le fleuve devant un gamin ébahi sur son âne ; Observer les feux rouges clignotants dans les plus gros carrefours de Niamey pour cause de non paiement de l'électricité par la Communauté urbaine ; Apprendre une expression nigérienne : ‘Dieu est grand, mais le blanc n'est pas petit non plus'. Publié à 08:55, le 20/09/2007, dans Journal de voyage, Niamey Mots clefs : { Page précédente } { Page 98 sur 147 } { Page suivante } |
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